Édition Nº3 du 29 mai 2012 Retour au sommaire

Pourquoi ce magazine, fin

Après Marie et Loïc, c’est Jérémie Patonnier, troisième cofondateur du magazine, qui va venir clore l’histoire de sa création.

Conducteur


Jérémie Patonnier

Arrêts prévus :

— John ! Je… je crois qu’on ne va pas y arriver. Cette jungle est inextricable, les moustiques sont plus gros que les mouettes de mon pays natal, les indigènes ont décidé de nous transformer en amuse-gueules et je crois que j’ai un début de gangrène dans le pied droit.

Stoïque, John regardait son compagnon d’infortune et commençait à doucement s’agacer. Certes, le Web n’était pas l’Eldorado qu’on leur avait promis mais si Michel avait fait l’effort de se mettre un peu à l’anglais, ils ne seraient pas dans cette galère. Lui-même avait pris le temps de préparer son kit de survie avec l’aide des premiers grands explorateurs, leurs notes dûment compilées dans A List Apart, Smashing Magazine et tant d’autres.

Alors certes, quand Michel s’était présenté avec son enthousiasme débordant et son bagage fait de notes éparses glanées ici ou là, il s’était dit que c’était jouable. Mais il ne s’agissait plus ici de vaguement tailler les rosiers du jardin. Ils étaient dans la jungle, la vraie. Celle qui pique, qui mord et qui transforme les explorateurs inconséquents en barbecue du dimanche.

John sentait bien qu’il fallait faire quelque chose, mais finalement, même lui était à cours d’options. Il entendait les tambours du méchoui résonner sinistrement dans son dos… mais pas seulement. Au loin, un bruit lui fit tourner la tête.

— Courage Michel, dit-il avec une pointe d’espoir, j’ai entendu un train siffler au loin… on va s’en sortir. La civilisation est proche.

Un an ! C’est le temps qu’il aura fallu pour lancer la machine. Un an, c’est le temps qu’il aura fallu pour mûrir cette idée d’un magazine francophone en  ligne qui parlerait de design et de développement Web. Un an, c’est le temps qu’il aura fallu pour peser le pour et le contre, trouver les idées (que l’on espère bonnes, mais qui sait…), se poser la question du financement et tout ce qui fait qu’aujourd’hui vous lisez ces lignes.

Marie et Loïc on déjà tout dit sur le comment et sur leur pourquoi à eux. À moi maintenant de vous dire un peu mon pourquoi personnel et vers quoi nous nous dirigeons.

Tout a commencé avec une pointe d’agacement toute chauvine (saupoudrée d’un brin d’admiration et de jalousie pour l’anglophonie, reconnaissons-le) : à chaque fois que je cherchais des informations sur un sujet un peu pointu en matière de Web, point de choix, point de salut, il fallait se mettre à lire de l’anglais. Non pas que cela me gêne, au contraire, ça m’a permis de devenir quasiment bilingue et de faire la connaissance de personnes remarquables. Mais c’est loin d’être le cas de tout le monde. Certains de mes collègues, par exemple, sont ou furent régulièrement allergiques à la langue de Shakespeare. Plus récemment, grâce à mon implication dans le projet Mozilla, j’ai commencé à rencontrer des designers et développeurs Web vivant en Afrique du nord et qui sont encore plus confrontés que moi à cette question de la barrière de la langue. Bref, l’anglais c’est bien, mais tout le monde ne le parle pas, loin s’en faut et les ressources francophones sont encore trop peu nombreuses et de qualité très inégale.

À côté de ça, en discutant ici et là, je me suis aperçu qu’il y avait de nombreux talents francophones. La lecture de certains blogs et sites, les rencontres faites lors d’évènements autour du Web me le confirmaient à chaque fois : la compétence des professionnels du Web francophone est tout simplement excellente à tous points de vue. Je ne vais pas vous faire de grandes théories sur ce qui pousse les anglophones à se mettre si facilement en avant là où les francophones sont plus hésitants. Non ! Le simple fait de savoir qu’autant de talents ne sont pas connus et n’aient pas plus de visibilité me hérisse le poil, ça ne pouvait pas durer.

Enfin après plus de 15 ans à musarder dans l’univers du Web, j’ai vu apparaître une population de professionnels bien particulière : ceux qui ne font pas ce métier par passion, mais juste comme un simple travail. Des personnes qui, contrairement à celles que j’ai pu croiser il y a 15 ans, rentrent chez elles le soir et font autre chose. Combien de fois, en donnant des formations je vous ai rencontrés, combien de fois vos questions naïves m’ont surpris, combien de fois vous m’avez forcé à me retourner pour me rendre compte que le Web n’était plus le terrain de jeu de quelques héros isolés, mais bien une profession en train de se structurer. À vous, j’avais envie de vous donner les moyens simples d’une veille facile et rapide, d’une compréhension claire et efficace des techniques et des enjeux de ce média.

C’est avec ces petits agacement et ces envies que, lors de l’été 2011, je croise Marie et Loïc qui me parlent de cette idée de magazine qu’ils ont. Heureuse surprise, ni une ni deux, je saute sur l’occasion pour leur dire : « Les gars, les filles… c’est une fucking gros cheval de bonne idée, quand est-ce qu’on commence ? » … ou un truc du genre, je ne me souviens plus très bien.

Et de se poser mille questions du genre « Mais pourquoi personne n’y a pensé avant » ou pire « Comment payer les auteurs tout en laissant les contenu en accès libre et gratuit ? ». Petit à petit, les hypothèses se solidifient et vient le temps de dresser une petite liste de remerciements à quelques personnes qui ont su nous éclairer de leurs conseils avisés tout en s’assurant de nous faire garder les pieds sur terre. Merci donc à Stéphane Deschamps, Élie Sloim et Tristan Nitot pour leurs conseils individuels, mais tous les trois font également partie des fondateurs du projet OpenWeb qui a été une grande source d’inspiration pour ce projet ; merci très spécial à Marc Lipskier pour ses conseils avisés et ô combien précieux aussi bien en matière juridique qu’entrepreneuriale ; merci également à Christophe Clouzeau, Christophe Porteneuve et Frédéric Bon pour leur vision d’entrepreneur ; merci à tous les auteurs qui nous ont répondu positivement pour le lancement du site et qui nous on fait confiance en écrivant alors que nous ne savions pas quand nous allions lancer le site ; enfin, merci à tous ceux trop nombreux pour être cités qui à l’occasion de discussions improvisées nous ont encouragé à persévérer.

Finalement nous y voici, ensemble pour ce beau voyage que nous espérons le plus long possible. Le rush du lancement retombe maintenant et nous entamons à présent la deuxième vie de ce projet : tout d’abord, travailler d’arrache-pied pour vous trouver des auteurs de talent capables de vous accompagner sur les chemins encore mal balisés du Web. Ensuite, garantir la pérennité de l’aventure en assurant des revenus réguliers et suffisants pour à la fois payer les auteurs mais également nous permettre de dégager le temps nécessaire à la gestion de ce magazine.

Si aujourd’hui, le train de 13h37 semble s’apparenter à un petit tortillard de la fin du XIXe siècle, notre ambition est d’en faire un TGV digne du XXIe siècle et de sa révolution phare : le Web.

Assis dans un compartiment étroit, ballotté en tous sens, John regardait défiler le paysage. Les choses s’amélioraient. Au moins, Michel avait cessé de gémir. Avec un peu de chance, il ne serait peut-être pas nécessaire de lui couper la jambe.

Il restait tout de même inquiet. Les indigènes hostiles de la tribu Iheussis les avaient talonnés jusqu’après le départ du train. Il faudrait du temps avant que la civilisation polisse ce coin de jungle hostile… mais il était prêt. Au fond d’une caisse, il avait trouvé ce qui lui manquait : des munitions avec gravé sur chacune d’entre elles “Web standard”. Tout n’était pas parfait, mais les choses s’arrangeaient. Bientôt, il rencontrerait les tribus nomades du Ouèbkit et l’œuvre civilisatrice reprendrait son cours… peut-être.

Pourquoi ce magazine, fin

Note de cet article : 3 / 5

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Jérémie Patonnier est consultant Web pour la société Clever-Age. Promoteur infatigable des standards du Web, il donne régulièrement des conférences sur la question. Il est un des cofondateurs du site typographisme.net et contribue activement à la documentation du Web ouvert chez Mozilla.

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