Édition Nº32 du 18 décembre 2012 Retour au sommaire

Développer son identité professionnelle

La fin d’année approche, et vous n’allez plus tarder (si ce n’est déjà fait) à lister vos bonnes résolutions pour 2013. Parmi celles-ci, vous aurez certainement celle d’apprendre telle nouvelle technologie ou tel nouveau langage. Mais prenez quelques instants de réflexion, est-ce par boulimie ou par réelle aspiration ? Thibault Jouannic nous fait le plaisir de parler de ce type de choix et d’identité professionnelle.

Conducteur


Thibault Jouannic

Arrêts prévus :

Lundi matin, 17 décembre 2009

C’était un de ces lundis matin, gris et pluvieux comme je les détestais. Il m’avait fallu vingt minutes de vélo sous une averse glacée pour arriver au boulot, grelottant de froid. Une tasse de café fumante à la main, je démarrai ma machine et dans la foulée lançai Eclipse, l’éditeur imposé par ma boîte. Après quelques minutes à dépiler ma messagerie électronique, je me rendis à l’évidence : j’allais encore passer la journée à corriger des bugs sur des sites en eZ Publish.

Lundi matin, 17 décembre 2012

C’était un de ces lundis matin, gris et pluvieux comme je les aimais. Il m’avait fallu quinze secondes pour traverser le salon dans mes pantoufles préférées et m’installer à mon poste de travail. Une tasse de café fumante à la main, je démarrai ma machine et dans la foulée lançai vim, mon éditeur favori. Après quelques minutes à dépiler ma messagerie électronique, je me rendis à l’évidence : je n’aurai rien à facturer aujourd’hui, mais j’allais avoir le temps de tester ce nouveau framework javascript qui me faisait de l’œil.

Toujours plus de choix

Sur le papier, je fais strictement le même métier aujourd’hui qu’il y a trois ans. Pourtant, tant de choses ont changé ! Conditions de travail, technologies, méthodes, outils, et j’en passe… Que s’est-il passé ? Simple : j’ai fait des choix.

Des choix, il s’en offre à nous tous les jours. On peut le voir comme une contrainte, ou comme une chance. Mais comment utiliser cette liberté pour donner à sa carrière l’orientation souhaitée ? Comment, dans cette jungle d’infinies décisions, trouver son chemin vers la profession de vos rêves ?

Des technos comme s’il en pleuvait

Je suis souvent effaré de l’ampleur et de la quantité de choix qui s’offrent à nous au quotidien. Le Web a changé, et les façons de le créer ont évolué.

Il y a quelques années, un développeur qui maîtrisait PHP, SQL et des rudiments de HTML et CSS pouvait se considérer fièrement comme « polyvalent ». Cela nous fait rire aujourd’hui. Et pour cause ! Le choix technologique, pour un projet donné, est de plus en plus vaste. Python, Ruby, Java ou Javascript peuvent être retenus sans honte en tant que technologie principale d’un projet Web, notamment grâce à des frameworks comme Django, Ruby on Rails, Play2 ou Node.js (pour ne citer que les plus connus).

Viendra ensuite la question de la mobilité. Allons-nous développer une version mobile du site ? Ou utiliser un design responsive ? Ou développer des applications natives ? Et si oui, quelles plateformes ciblerons-nous ? Android ? iOS ? Windows8 ? Blackberry 1 ?

Fini le temps où les projets se suivaient et se ressemblaient. Aujourd’hui, chaque nouveau projet est potentiellement unique, et nécessitera la mise en œuvre de compétences différentes.

Des technos, mais pas que…

Si l’éventail des technologies disponibles s’élargit, ce n’est pas le seul domaine dans lequel le nombre de choix augmente. Me renseignerai-je enfin sur ces « Méthodes à Gilles » qui ont l’air à la mode ? Quel type de client ciblerai-je ? Approcherai-je des « grands comptes », ou privilégierai-je des TPE ? Je dois aussi me poser la question de mon cadre de travail. Est-ce que je préfère bosser seul ? En équipe ? Puis-je me mettre à mon compte et vivre la vie romanesque et pleine d’aventure du freelance, ou vais-je rejoindre une agence ? Une SSII ? Une SCOP ? Je peux même décider de rester généraliste ou de me spécialiser. En accessibilité ? Performances ? Sécurité ? Utilisabilité ? Pour tout dire, je me pose même la question de savoir où je vais aller bosser le matin. Chez moi, ou au café du coin 2 ?

N’en jetez plus !

En définitive, des choix

Dans cette tourmente, une chose demeure, stable, immuable : la quantité de secondes que compte une seule journée. Toujours plus d’envies, toujours plus d’idées, jamais assez de temps. C’est le lot quotidien de tout développeur curieux 3.

Il n’est clairement plus possible aujourd’hui de tout apprendre, tout savoir, tout maîtriser, tout tester. Il est inévitable de faire de douloureux sacrifices. En d’autres termes, des choix. Nous en revenons encore et toujours à la question éternelle : entre deux langages, deux frameworks, deux outils, deux clients… Comment choisir ?

Façonner son identité professionnelle

Dire qu’il est important d’avoir une veille technologique active serait un truisme que je m’abstiendrai de proférer. Mais êtes-vous suffisamment actif dans la définition de votre profil professionnel ? Si nous faisions le test ?

S’interroger sur ses choix

De nombreux éléments rentrent en jeu dans la définition de votre profil 4 professionnel. Tenez, par exemple :

  • votre métier (développeur, intégrateur, designer, commercial, patron de startup, etc.) ;
  • votre domaine d’activité ;
  • vos outils (éditeurs, système d’exploitation, langage, etc.) ;
  • vos méthodes de travail ;
  • votre statut professionnel (freelance, employé, associé, entrepreneur) ;
  • votre cadre de travail (grosse SSII, agence, petite boîte) ;
  • vos client types (TPE, PME, « grands comptes »).

Comment chacun de ces éléments a-t-il été déterminé ? J’entrevois grosso-modo trois possibilités :

  • c’est un choix délibéré qui répond à des motivations intrinsèques (ce langage me plaît, j’ai du respect pour ce client et je veux le satisfaire, etc.) ;
  • c’est un choix délibéré qui répond à des motivations extrinsèques (il y a plus de ressources pour cette techno, elle est plus facile à vendre, ce framework est à la mode, etc.) ;
  • c’est un choix « par défaut », voire une contrainte (c’est le langage qu’on utilise dans ma boîte, c’est le seul boulot que j’ai trouvé, etc.).

En début de carrière, la plupart des éléments de notre profil sont imposés par des contraintes extérieures. Nous utilisons le CMS que vend notre agence. Nous codons dans l’éditeur utilisé à la fac. Nous bossons sur les projets que l’on veut bien nous confier, etc.

Mais au fur et à mesure que nos horizons s’élargissent, les possibilités de contrôle augmentent. À nous de ne pas les gâcher.

Dans « identité professionnelle », il y a « identité »

Il me paraît important d’opérer un glissement de paradigme 5 : ne plus se contenter de développer sa carrière, mais commencer à façonner son identité professionnelle. C’est toute la différence entre « C’est ce que je fais » et « C’est ce que je suis ».

Il y a quelques années, je faisais de la TMA sur des CMS en PHP dans une SSII. Aujourd’hui j’utilise des frameworks en Python pour réaliser des développements sur mesure pour mes propres clients. Je ne dis pas qu’une de ces deux situations est meilleure que l’autre. En revanche, la deuxième est beaucoup plus cohérente avec mes préférences et ma personnalité. Sans compter qu’elle répond à quelques qualités essentielles :

  • elle est vendable : elle me permet de trouver des clients et de vivre correctement ;
  • elle est pratique : quand on n’a pas de voiture, travailler à domicile est un bonheur ;
  • elle est plaisante : j’adore faire ce que je fais, tout simplement.

Trouver l’équilibre entre ces différents paramètres n’est pas toujours facile. La première étape est de prendre conscience de toutes ces possibilités, afin de se donner les moyens de faire ses choix. Plus facile à dire qu’à faire, pas vrai ? Peut-être !

La pilule rouge ou la pilule bleue ? Comment choisir ?

Évidemment, ce dont je parle est un processus sur le long terme. Une identité ne se décrète pas, elle se construit, c’est une aventure faite d’expériences, d’opportunités, de découvertes, de déconvenues, de décisions, etc. 6

Mais comment y parvenir ? Comment négocier les chemins du quotidien sans perdre de vue la destination ?

Il est évident qu’il n’y a pas de méthode miracle, et chacun adoptera les voies qui lui sont propres (ce qui serait, j’en suis sûr, une source de discussions passionnantes). Toutefois, je peux d’ores et déjà proposer quelques idées de réflexion.

Élargir ses horizons

Avant de choisir, il faut se donner le choix. Plus notre horizon est large, plus nous pouvons avancer en conscience, et saisir des opportunités qui nous conviendront. Et pour ça, pas de miracles, veille, curiosité et ouverture restent les maîtres-mots. Lire des magazines, aller à des conférences, rencontrer et discuter de vive voix, autant de méthodes pour découvrir de nouvelles choses, et pourquoi pas découvrir aujourd’hui l’existence du métier que vous ferez dans cinq ans ?

J’en profite pour faire état d’un constat personnel : je pense que nous manquons cruellement de bons bouquins de vulgarisation. Évidemment, des ouvrages précis destinés aux professionnels sont utiles, mais il ne faut pas oublier les néophytes qui veulent découvrir un sujet.

C’est un appel aux potentiels auteurs et éditeurs qui liront ces lignes : n’oubliez pas les œuvres de vulgarisation technique, merci.

Sortir de sa zone de confort

Ouh ! Le vilain lieu commun ! Désolé, mais j’assume. Il me paraît vital de ne pas faire que des choses que l’on aime ou que l’on sait faire. Vous êtes développeur ? Intéressez-vous à Photoshop Gimp ! Designer ? Penchez-vous sur l’exploitation serveur.

C’est la condition sine qua non pour éviter l’obsolescence. Vous ne voudriez pas devenir un dinosaure du Web, pas vrai ?

Accepter une part d’inefficacité

Il n’est pas toujours facile de trouver un équilibre entre sa productivité quoditienne et le renouvellement de sa trousse à outils.

Il me paraît pourtant naturel de n’être que très rarement efficace à 100 %, dans la mesure où il y a toujours une part de nouveaux outils que je ne maîtrise pas encore. C’est le prix à payer pour ne pas se laisser distancer par l’évolution foudroyante des technologies.

Cela dit, quand j’en vois certains qui ne jurent encore que par CVS (si, si !), je me dis que le jeu en vaut la chandelle.

Travailler le lâcher prise

Vous décrirai-je mon soulagement le jour où j’ai finalement accepté (et assumé) que je n’avais pas à tester toutes les technos sexys que je voyais passer sur Hacker News ? Êtes-vous du genre à culpabiliser si vous n’avez pas lu tous vos tweets ? Ressentez-vous un malaise devant l’accumulation exponentielle d’articles non lus dans votre agrégateur ?

Si c’est votre cas, alors il faut travailler votre lâcher prise. Non, vous ne pourrez pas maîtriser tous les langages. Oui, il vous faudra survoler certains domaines. C’est normal ! Respirez un grand coup, et… Relaxez-vous !

Libérez-vous de vos boulets

Il est parfois nécessaire d’aller encore plus loin dans le lâcher prise, et de se résigner à laisser derrière soi un outil, une compétence sur laquelle on a pourtant investi.

Plusieurs fois dans ma carrière, j’ai choisi d’abandonner certaines technos alors que j’en avais acquis une maîtrise suffisante pour devenir efficient (ce qu’en SSII on appelle un « expert »). Une compétence s’entretient sous peine de devenir obsolète, et cela prend du temps.

Il faut parfois accepter de laisser ses vieux boulets derrière soi pour pouvoir avancer plus vite.

Voir le choix comme une chance

Perdu dans la jungle des multiples alternatives qui s’offrent à vous ? Découragé face à ces chemins qu’il vous faut baliser vous-même ? Et si vous commenciez à considérer ces possibilités comme des chances, et pas comme des contraintes ? Le choix a un autre nom : c’est la liberté !

Alors, prêts pour l’aventure ?

Peut-être était-il encore possible, il y a quelques années, d’être un professionnel du Web heureux et utile en se contentant de maîtriser deux ou trois outils clés. Ce temps est révolu. La quantité de technologies, d’outils, de compétences et de métiers qui peuvent entrer en jeu dans la création d’un contenu destiné au Web est devenue proprement ahurissante.

Pour notre plus grand malheur, le temps reste une ressource limitée. Face à cette explosion de possibilités, il faut faire de plus en plus de choix, et les profils professionnels n’ont jamais été aussi divers dans notre domaine d’activité. C’est une chance, si l’on sait en tirer son parti. La simple veille technologique n’est pas suffisante. Il faut aller plus loin et entreprendre le développement d’une véritable identité professionnelle, cohérente et plaisante à vivre.

C’est un processus continu. Prendre une part active dans cette construction permet de transformer la contrainte du choix en opportunités. Et le travail en plaisir.

  1. Nan, j’déconne !
  2. Mon incapacité à résister à leur carrot cake me rappelle chaque jour à quel point je suis faible.
  3. Ne parlons pas de ceux qui essaient naïvement d’avoir une vie à côté du boulot, voire, pour les plus optimistes, une famille !
  4. Pour parler vulgairement comme les recruteurs…
  5. Profitez-en, c’est une des rares fois ou vous verrez le mot « paradigme » utilisé correctement.
  6. Sans parler de ces hectolitres de café !
Développer son identité professionnelle

Note de cet article : 4 / 5

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Thibault est un développeur freelance mégalomane (mais un peu moins chaque jour). Il adore son métier qui lui permet de découvrir de nouvelles choses chaque jour, et trouve que les journées ne sont vraiment pas assez longues. Il adore également raconter des absurdités sur son blog et pratiquer l'Aïkido.

3 réactions à cet article (RSS)

Nicolas Hoffmann

#1

Un truc important aussi : être cohérent dans son choix, y aller à fond et ne pas avoir peur d’être à contre-courant (bon faut pas des œillères non plus, être conscient de ses faiblesses ou de ses limites, c’est important aussi).

On m’a pris pour un dingue pendant des années parce que je préférais avoir un CMS maison hyper-simple qui me permette d’avoir les coudées franches pour avoir un front-end de bonne qualité et systématiquement sur mesure car totalement maitrisé (CSS, etc.).

« Quoi, mais je vais pas réinventer la roue à chaque fois ! », « Tu te fais bien ch… en faisant ainsi », etc.

Sauf qu’en comparant mes temps de devs/inté avec les mêmes qui me disaient que je me faisais ch…, j’ai remarqué :
- que je bossais aussi vite qu’eux sinon plus,
- que le résultat était de bien meilleure qualité (mon objectif principal),
- qu’en misant sur mes connaissances et non sur un CMS/une solution, je me valorisais… et surtout ça me facilitait quand même la vie pour utiliser des CMS ! (beaucoup de pratique CSS/inté = expérience)

Ajoutons à cela que je m’éclatais (et je m’éclate encore) comme un cochon dans la boue fraîche à faire de la CSS sans contrainte fixée par un CMS, et la coupe était pleine.

Le plus rigolo, c’est quand j’ai recroisé ces mêmes personnes, quand on a discuté nouveaux enjeux (responsive, mobilité, perfs, etc.), les réponses étaient très gênées : « ah on a du mal à y passer », « c’est compliqué », « on a des problèmes de perfs », etc.

Ah et bien nous, on est en plein dedans, et on se marre ! :)

Après, comme toujours quand je discute avec des débutants : cette approche n’est pas l’alpha ni l’oméga, elle me convient à moi. Libre à vous d’en trouver une qui vous convient et d’y aller à fond.

Damien

#2

s/l’éditeur imposé par ma boîte./l’éditeur conseillé par ma boîte./ :-)

Carriquiry Paul

#3

Ton article est très sympa Thibault, je m’y reconnait à plein d’endroit!

Nous aussi dans ma boite on travaille avec du développement fait maison,
c’est sur qu’on arrive a s’adapter très facilement aux besoins des clients,
mais là je jongle avec le besoin de produire et l’envie de découvrir des nouvelles méthodes notamment essayer d’apprendre un framework MVC.

Et oui à 25 ans j’ai déjà l’impression d’être un peu un dinosaure de ce coté là ^^

Si quelqu’un avait un témoignage d’agence web avec des gros CMS ou Framework pour apporté un autre point de vu que le tient Nicolas Hoffmann, ça serait intéressant!

Bon aller, au boulot!

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